Sainte-Soline : où est passée l’eau de la mégabassine ?
À Sainte-Soline, la mégabassine est à sec depuis le 21 juillet. Cette retenue de substitution, devenue symbole des problématiques de gestion de l’eau, n’a pas été épargnée par l’été caniculaire. Où sont passés les 50 000 m³ d’or bleu accumulés cet hiver ?
Les 50 000 m³ d’eau accumulés grâce aux pluies de l’hiver dans la mégabassine de Sainte-Soline ? Disparus. D’après les données du Système d’information sur l’eau du Marais poitevin (Siemp), la retenue de substitution est à sec depuis le 21 juillet 2026.
Les détracteurs de ces dispositifs y voient l’œuvre de l’évaporation, qui mettrait à mal le modèle des mégabassines. De son côté, la coopérative qui exploite la réserve de Sainte-Soline assure que la quasi-totalité de l’eau stockée a été utilisée par des éleveurs. Qu’en est-il vraiment ?

L’exploitant de la mégabassine assure qu’il y a eu des prélèvements…
La Coopérative de l’eau des Deux-Sèvres (Coop de l’eau 79), qui exploite la mégabassine, assure dans un communiqué du 18 août que « 45 966 m³» d’eau ont été utilisés par « des agriculteurs notamment éleveurs de la zone ». Interrogée sur la date de ces prélèvements et leur utilisation, la coopérative ne nous a pas répondu.
La Coop de l’eau 79 avance des estimations d’évaporation « de l’ordre de 3 à 4 % » du volume stocké sur son site. Selon elle, « les chiffres avancés sont présentés hors de leur contexte ».
60 % du volume évaporé selon nos calculs
Est-on à quasi 0 % d’évaporation ou à 100 % ? « L’évaporation, c’est très difficile à observer. Il y a tout un tas de formules qui ont des facteurs très différents les uns des autres et c’est compliqué à généraliser. Mais on ne peut pas faire comme si ces pertes n’existaient pas », observe Florence Habets, docteure en hydroclimatologie et directrice de recherche au CNRS, interrogée par Ouest-France.
On a cherché à estimer la quantité d’eau évaporée sur la période du 1er juin au 21 juillet. Météo France fournit quotidiennement et dans toute la France l’indice d’évapotranspiration potentielle, c’est-à-dire la quantité maximale d’eau que les plantes peuvent transpirer et que le sol peut évaporer selon les conditions climatiques du moment. Grâce à ces données et en tenant compte de la superficie de la retenue de substitution de Sainte-Soline, on obtient un résultat de 28 430 m³ évaporés. Soit 60 % du volume stocké. « Ces résultats sont cohérents : ils correspondent, voire sont un peu en dessous, de ce qu’on observe sur d’autres plans d’eau du secteur », commente la chercheuse.
Le 1er juin, au début de la période observée, la réserve contenait 47 616 m³ d’eau. Lorsqu’on soustrait ce volume aux résultats obtenus par nos calculs, on obtient un volume d’eau potentiellement prélevé de 19 186 m³ (contre les 45 966 annoncés par la Coop de l’eau).
« Le climat se réchauffe, donc ça favorise les pertes »
Alors, utiles ou pas utiles, voire néfastes, ces retenues d’eau ? Là où les nappes phréatiques préservent la ressource, les réserves – lacs, étangs privés, retenues – favorisent l’évaporation. « Il y a une double augmentation de ces pertes, observe Florence Habets. Déjà parce qu’énormément de réserves de stocks d’eau ont été créées donc la surface en eau augmente. Et d’autre part, parce que le climat se réchauffe, donc ça favorise les pertes. »
« Ces retenues contribuent à des assecs en rivière car beaucoup ne sont plus capables de donner de l’eau vers la rivière. Les pertes n’ont pas de bénéfices pour la biodiversité, puisque l’eau ne sert pas à la végétation ni aux animaux », regrette la chercheuse. De quoi appuyer les arguments des détracteurs de ce modèle.
Selon des estimations de France Stratégie, un milliard de mètres cubes d’eau disparaît par évapotranspiration chaque année avec les retenues françaises, soit l’équivalent de 20 % de la consommation d’eau du pays. La loi d’urgence agricole, votée le 21 juillet à l’Assemblée, prévoit le doublement de ce type de stockage à l’horizon 2035.
« Il n’y a pas de solution parfaite »
« Dans l’équilibre technico-économique des réserves, le paramètre d’évaporation va être plus important cette année, reconnaît François Geay, directeur de l’Établissement public du Marais poitevin, qui a pour charge la gestion de l’eau sur le territoire. Ça va de 2, voire 8 à 10 % dans les années les plus sévères ».
Mais il défend le modèle des retenues de substitution compte tenu de la spécificité de son territoire : « Dans le Marais poitevin, nos nappes sont très petites, très réactives, et donc elles débordent. L’hiver, c’est l’inondation généralisée. En tout cas, tout le marais mouillé était sous l’eau cet hiver. » Un quart de l’eau prélevée l’hiver est utilisée pour remplir les 28 retenues de substitution du territoire. « Ces 25 % ne créent pas de déficit », assure le directeur.
« Notre territoire est l’un des plus secs de France donc effectivement, la dimension évaporation devra être pris en compte encore plus sérieusement à l’avenir parce qu’on peut avoir des années comme celle-ci avec des canicules qui sont très exceptionnelles, note François Geay. Il n’y a pas de solution parfaite. Ce qu’il faut, c’est toutes les additionner, dans la mesure où elles ne se contredisent pas. »
La légalité même d’un prélèvement est contestée
Autre volet de cette affaire : les prélèvements avancés par la Coop de l’eau 79 pourraient être illégaux. Dans son arrêté rendu le 18 décembre 2024, la cour administrative d’appel de Bordeaux a suspendu l’autorisation de remplissage de la réserve, car cette dernière menace la survie d’une espèce d’oiseau protégée, l’outarde canepetière. L’arrêté précise que « cette suspension ne fait pas obstacle à l’utilisation, par les agriculteurs d’ores et déjà raccordés à la réserve SVE15 située à Sainte-Soline […], de la quantité d’eau stockée à la date de sa décision ». Or l’eau potentiellement utilisée s’est accumulée après cette décision, puisqu’il restait moins de 7 000 m³ d’eau dans la réserve le 11 octobre 2025…
« Cette décision a été motivée par la dégradation du milieu d’espèces animales protégées par les cultures irriguées : c’est bien l’irrigation qui est en cause, d’après Marie Bomare, juriste pour Nature Environnement Charente-Maritime, qui a porté le contentieux à la cour administrative d’appel de Bordeaux, interrogée par Reporterre . La légalité de cette pratique est très incertaine. »
Malgré la décision de justice, entre le 19 et le 22 décembre 2024, 32 572 m³ d’eau avaient déjà été prélevés illégalement. Soit la consommation annuelle de 592 personnes.


