Des mégabassines en sursis en Charente-Maritime : « Nous n’allons quand même pas détruire ce qui a été construit avec l’assentiment de l’État »
Agriculteurs et écologistes continuent de s’écharper sur le stockage de l’eau, alors que la sécheresse devient récurrente dans ce département. Un projet vieux de 20 ans fait l’objet d’un contentieux judiciaire, qui doit trouver son épilogue ces prochains jours.
« À l’époque, le projet était exemplaire, soutenu par l’État et financé à 63 % par de l’argent public », juge l’agriculteur Francis Pineaud, l’un des neuf adhérents actuels de l’ASAI (Association syndicale autorisée d’irrigation) des Roches. C’était en 2006 : les « mégabassines » n’intéressaient personne, pas plus que le stockage de l’eau, dédié à l’irrigation intensive des cultures.
Épaulée par l’État, l’ASAI des Roches esquissait alors en Charente-Maritime, à l’orée du Marais poitevin, la construction de cinq ouvrages, achevés dès 2010 pour 5,6 millions d’euros. Deux décennies plus tard, alors que les emprunts bancaires ont été intégralement remboursés, le tribunal administratif de Poitiers (Vienne) doit se prononcer, ces prochains jours, sur leur destruction - partielle ou totale.
Cette option, soutenue par le rapporteur public en mai, interpelle inévitablement. Elle révèle la fragilité initiale d’un projet mal ficelé, au détriment des agriculteurs eux-mêmes. Moins connues que leur voisine de Sainte-Soline (Deux-Sèvres), les réserves de l’ASAI des Roches ont toujours fait l’objet d’une guérilla judiciaire, menée par Nature Environnement 17 (NE 17).
Des réserves de stockage de l’eau « surdimensionnées »
Cette association estime que les ouvrages ont été « surdimensionnés » et fondés sur « un dimensionnement frauduleux », calculé par l’addition des meilleurs prélèvements effectués entre 2001 et 2006 dans 40 forages. Dès 2009, la justice administrative avait annulé la première décision préfectorale autorisant ces ouvrages bâtis à La Laigne, Cram-Chaban et La Grève-sur-le-Mignon.
L’étude d’impact environnemental avait été jugée « insincère ». L’État avait immédiatement accordé un nouveau blanc-seing aux irrigants, retoqué en 2010, en appel. Ils ont alors rempli les ouvrages sans autorisation jusqu’en 2015, provoquant parfois l’assec hivernal d’une rivière.
En 2023, après bien des atermoiements, le Conseil d’État a définitivement interdit à l’ASAI des Roches de remplir ses réserves – deux ont été sabotées, en 2021, par des « anti-bassines ». Énième rebondissement en juillet 2025, au pénal cette fois : neuf irrigants de l’ASAI ont été condamnés par le tribunal correctionnel de La Rochelle à 1,5 million d’euros d’amende pour avoir rempli et utilisé illégalement, entre 2020 et 2023, plusieurs de leurs ouvrages.
Tous ont fait appel de cette décision, contestant cette « punition collective », selon leur avocat, Me Laurent Verdier. « Nous pensions être relaxés. La justice nous donnera raison », estime Francis Pineaud, sûr de son droit.
La remise en état ordonnée, l’État traîne les pieds
C’est dans ce contexte inflammable que s’inscrit la décision imminente du tribunal administratif de Poitiers. Selon NE 17 et face à l’incapacité constante de l’ASAI des Roches de respecter la loi, l’État aurait dû ordonner la remise en l’état des sites concernés. « La préfecture a signé plusieurs arrêtés de mise en demeure dès 2018, ils n’ont jamais été exécutés. L’ASAI des Roches a largement eu le temps de modifier son dossier, elle ne l’a jamais fait », assure Patrick Picaud, l’un des administrateurs de NE 17.
Pris de court face à cette remise en l’état pourtant imposée par le code de l’Environnement, l’État a estimé la destruction des réserves à « 10 millions d’euros ». Un chiffre totalement fantaisiste, selon NE 17 : « Aucune étude et aucun devis n’ont été fournis », assure l’association.
« Nous avons le sentiment d’avoir agi pour l’intérêt général. Ces réserves poursuivent un but environnemental. Aucun d’entre nous ne s’est enrichi avec elles. Nous n’allons quand même pas détruire ce qui a été construit avec l’assentiment de l’État », questionne de son côté Francis Pineaud. L’ASAI des Roches qui n’aura eu les coudées franches qu’entre 2015 et 2018 rêve encore d’obtenir la régularisation de ses réserves. « Un dossier est en cours de montage et sera déposé – nous l’espérons – en 2027 », indique-t-il en plaidant désormais pour « une médiation ».
Ironie de l’histoire : les irrigants de l’ASAI des Roches sont « revenus à la situation d’il y a 20 ans, abonde Francis Pineaud. Il restait 9 forages sur 48 en 2010. Certains ont été réhabilités depuis. Là, on pompe dans la nappe. » Cet agriculteur appelle à trouver d’urgence « une solution raisonnable » et promet déjà de faire appel de la décision à venir.
Patrick Picaud dénonce ce « jusqu’au-boutisme » et assume la démarche de NE 17. « Le modèle de l’ASAI des Roches ne fonctionne pas et ils s’entêtent. Qui s’acharne ? Les dysfonctionnements sont à chercher chez les irrigants et l’État. Nous, nous n’avons pas d’autre combat que la protection de l’environnement », estime ce militant.


